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* Administrateur de Religions pour la Paix
Recteur honoraire de l’I.C.  de Toulouse
Professeur à l’Institut Catholique de Paris

 

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Reconstruction des mémoires : oubli, justice, pardon. Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail

Conférence du 9 novembre 2008

Bernard REBER

Centre de Recherche Sens, Ethique, Société

CNRS-Université Paris Descartes


« Ordre de mobilisation pour entrer en paix ! ». Rassurez-vous nous n’en sommes pas encore là. Les mobiles pour une entrée en paix seraient-ils si minces ? Pour qu’on nous fiche la paix, oui, pour signer la paix peut-être. Mais pour entrer en paix comme on entre en politique, en religion... ? Comment entrer en paix, après des conflits aux horreurs indescriptibles, dont les seules traces sont celles de mémoires très lacunaires ? Un objet, la montre d’un grand-père, un récit avec une économie de moyens presque comptés, poli par la répétition, des célébrations un peu trop convenues et souvent hémiplégiques de la mémoire, puisqu’il s’agit d’une monophonie, des cours d’histoire comme se plaint l’un des messages du site.... : « Mais nos enfants. « Pour eux manifestement c’est un sujet historique mais abstrait, au même titre que pour moi les guerres napoléoniennes ».

Quelle stratégie adopter : l’oubli ? La justice ? Le pardon ? Ce sera le triptyque de mon exposé, précédé, d’une fausse ouverture, le cas Haber, et d’une mise en contexte rapide.


Pour stimuler notre réflexion, je vous propose d’aller vers une reconstruction des mémoires en considérant ces 3 directions possibles, en essayant d’explorer jusqu’au bout ce que ces mots, l’oubli, la justice, le pardon, nous invitent à penser, à se représenter, à affronter avec sa rationalité quand le mal est radical, un sublime négatif, ou une négativité sublime, la quintessence du mal, avec ses émotions quand elles nous sautent à la gorge.

Ce sont principalement les mots, oubli, justice, pardon, qui nous servent d’attaches avec l’innommable...

Je précise que je suis Suisse et que je n’ai pas connu cette guerre, et que je n’y suis pas attaché de la même façon que vous. Pourtant, à l’aune d’une enquête familiale personnelle que j’ai vécue récemment, remuant ciel et archives pour savoir ce qu’avait vraiment commis un arrière-grand-père dans un petit village jurassien, j’ai appris que dans un village suisse en 1914 on pouvait tuer sans forme de procès, pour un mot trop haut, sans que la police ne fasse d’enquête. Les municipalités pouvaient vendre aux enchères les enfants sans parents ou avec des parents déficients.

Dans ses deux types d’expériences, toute proportion gardée se jouent ou se rejouent les mêmes choses : d’une part la confrontation au silence puisque les mots nous manquent tant par l’absence des morts,

que celle des mots que des vivants ne trouvent pas.

Comme si les choses ne passaient pas.

D’autre part, le sentiment vacillant, tantôt fort, tantôt comme un signal très faible, d’un lien intime, singulier avec quelques-uns d’entre eux auxquels nous sommes attachés, voir dont nous sommes héritiers. Cette familiarité peut parfois même s’étendre à un groupe, une nation, une religion.

Que faire donc avec ces mémoires, décalées, partielles, éclatées, tues, avant que l’histoire sauvage nous sautent à la figure ou nous rattrapent à la gorge ? Que faire avec ces mémoires quand leurs courants sont mondialisés, quand les plaintes se font entendre dans plusieurs langues, de plusieurs camps ? Quand il faut rapatrier dans le récit de la victoire des héros, la vie de ce pianiste allemand tué dans le dos, père de deux petites filles, qui agonisa pendant plusieurs heures, une balle entre les vertèbres ? Ou celle de son collègue violoniste Français, asphyxié par des gaz, insufflant la mort, avec qui il avait joué l’Hymne à la joie, du grand Beethoven, trois ans plus tôt ?

Nous pourrions même ajouter, dans cette descente aux enfers, rivalisant avec celle de Dante, où la lumière de nos raisons, attachées à nos casques de spéléologues, s’enfouissent dans la noirceur de l’absurde et de l’horreur, le cas du chimiste Fritz Haber, l’inventeur de la synthèse de l’ammoniac, qui permit la disponibilité soudaine d'engrais azotés bon marché pour éviter la famine et une catastrophe malthusienne. Pourtant nous le retrouvons plus tard, le visage penché sur les tranchées pour voir comment les soldats meurent des gaz qu’il a contribué à fabriquer, comme lors de cette première offensive allemande au chlore (Ypres, 22 avril 1915), contre la Convention de La Haye qui le condamne pour crime contre l’humanité. Cette attitude provoqua le suicide de sa femme Clara, elle aussi chimiste, mais désapprouvant cet engagement mortifère. Ajoutons, comme si le dossier n’était pas assez tordu, que son père l’avait déjà rendu responsable de la mort de sa mère, trois semaines après sa naissance. Qu’il signa avec d’autres intellectuels (dont le célèbre théologien Adolphe von Harnack) et des prix Nobel le Manifeste des 93, intitulé "Appel des Intellectuels allemands aux Nations civilisées", dont je vous lis quelques extraits pour montrer la difficulté de chercher le vrai, sans être injuste pour les corps, sans être injuste pour les esprits : ce document publié en Allemagne dans La Revue Scientifique le 4 octobre 1914, en réaction au repli allemand lors de la Bataille de la Marne en Belgique, soutenait la politique guerrière du Reich et de son Kaiser....

Pour vous mettre en situation pour poser les questions qui nous occupent cet après-midi, je vous relis quelques extraits en espérant ne pas trop longuement faire injure à vos oreilles, mais il faut parfois entendre des choses qui heurtent, quand on pense à trop bon compte que la raison et l’éducation sont les seuls remparts contre la cruauté :


Appel au monde civilisé.

En qualité de représentants de la science et de l'art allemand, nous, soussignés, protestons solennellement devant le monde civilisé contre les mensonges et les calomnies dont nos ennemis tentent de salir la juste et noble cause de l'Allemagne dans la terrible lutte qui nous a été imposée et qui ne menace rien de moins que notre existence. La marche des événements s'est chargée de réfuter cette propagande mensongère qui n'annonçait que des défaites allemandes. Mais on n'en travaille qu'avec plus d'ardeur à dénaturer la vérité et à nous rendre odieux. C'est contre ces machinations que nous protestons à haute voix : et cette voix est la voix de la vérité.... Il n'est pas vrai que l'Allemagne ait provoqué cette guerre. Ni le peuple, ni le Gouvernement, ni l'empereur allemand ne l'ont voulue. Jusqu'au dernier moment, jusqu'aux limites du possible, l'Allemagne a lutté pour le maintien de la paix. Le monde entier n'a qu'à juger d'après les preuves que lui fournissent les documents authentiques. Maintes fois pendant son règne de vingt-six ans, Guillaume II a sauvegardé la paix, fait que maintes fois nos ennemis mêmes ont reconnu. Ils oublient que cet Empereur, qu'ils osent comparer à Attila, a été pendant de longues années l'objet de leurs railleries provoquées par son amour inébranlable de la paix. Ce n'est qu'au moment où il fut menacé d'abord et attaqué ensuite par trois grandes puissances en embuscade, que notre peuple s'est levé comme un seul homme.... Si dans cette guerre terrible, des oeuvres d'art ont été détruites ou l'étaient un jour, voilà ce que tout Allemand déplorera sincèrement. Tout en contestant d'être inférieur à aucune autre nation dans notre amour de l'art, nous refusons énergiquement d'acheter la conservation d'une oeuvre d'art au prix d'une défaite de nos armes.

Il n'est pas vrai que nous fassions la guerre au mépris du droit des gens. Nos soldats ne commettent ni actes d'indiscipline ni cruautés. En revanche, dans l'Est de notre patrie la terre boit le sang des femmes et des enfants massacrés par les hordes russes, et sur les champs de bataille de l'Ouest les projectiles dum-dum de nos adversaires déchirent les poitrines de nos braves soldats. Ceux qui s'allient aux Russes et aux Serbes, et qui ne craignent pas d'exciter des mongols et des nègres contre la race blanche, offrant ainsi au monde civilisé le spectacle le plus honteux qu'on puisse imaginer, sont certainement les derniers qui aient le droit de prétendre au rôle de défenseurs de la civilisation européenne.

Il n'est pas vrai que la lutte contre ce que l'on appelle notre militarisme ne soit pas dirigée contre notre culture, comme le prétendent nos hypocrites ennemis. Sans notre militarisme, notre civilisation serait anéantie depuis longtemps. C'est pour la protéger que ce militarisme est né dans notre pays, exposé comme nul autre à des invasions qui se sont renouvelées de siècle en siècle. L'armée allemande et le peuple allemand ne font qu'un. C'est dans ce sentiment d'union que fraternisent aujourd'hui 70 millions d'Allemands sans distinction de culture, de classe ni de parti.

Le mensonge est l'arme empoisonnée que nous ne pouvons arracher des mains de nos ennemis. Nous ne pouvons que déclarer- à haute voix devant le monde entier- qu'ils rendent faux témoignage contre nous. A vous qui nous connaissez et, avez été, comme nous, les gardiens des biens les plus précieux de l'humanité, nous crions :

Croyez-nous ! Croyez que dans cette lutte nous irons jusqu'au bout en peuple civilisé, en peuple auquel l'héritage d'un Goethe, d'un Beethoven et d'un Kant est aussi sacré que son sol et son foyer. Nous vous en répondons sur notre nom et sur notre honneur.

 

Le même Haber obtint pourtant le prix Nobel en 1918 ! En 1932, il fut encore lauréat de la Médaille Rumford !

La Constante d'Haber désigne toujours la dose minimale de gaz fatale à l'homme, un institut berlinois porte toujours son nom (Fritz-Haber-Institut der Max-Planck-Gesellschaft) ainsi qu'un autre à Karlsruhe ....

Rebondissement, Haber dut fuir en 1933, car il était juif, malgré le fait qu’il se soit converti au protestantisme en 1893. En effet, les nazis l'obligèrent à prendre sa retraite après la promulgation des lois antisémites et à émigrer en 1934, malgré tous ses bons et loyaux services. Il avait obtenu un poste à Cambridge mais mourut la même année lors de son passage à Bâle.

Tenez-vous bien, un centre de recherches en dynamique moléculaire de l'Université hébraïque de Jérusalem, porte encore son nom, le Fritz Haber Center for Molecular Dynamics Research (http://www.fh.huji.ac.il ) ... Et pourtant, il s'intéressa également aux pesticides et mit au point le Zyklon B, produit qui sera employé des années plus tard dans les chambres à gaz des camps d'extermination nazis.

 

Les choses ne sont donc pas si simples. La négativité du mal est un rapace qui peut faire de nous des proies faciles, si nous n’avons que quelques principes à faire valoir, des ritournelles, ou des bons sentiments, un peu pâlots.


1. La Première Guerre Mondiale fut une horreur « dont on sait tout et dont on ne sait rien » :

Je reprends ici les mots d’un album sur cet épisode, réunissant plus de 400 photos noir et blanc ou couleur pour beaucoup inédites, publié récemment1.

Voir les extraits cités par le Figaro Magazine du 17/10/2008, du texte de Max Gallo.
 

2) Alors ne vaut-il pas mieux oublier ?

Ceux qui sont revenus n’ont pas le verbe facile. Ils se taisent. Quand ils en parlent leurs mots semblent bien fragiles et lointains de la vie qui est arrachée, qui quitte les corps, de la désanimation atroce et convulsionnée.

Nous pourrions donc nous dire que l’enquête est vaine.

Qu’au delà du souvenir national, revivre, s’unir à la mémoire des autres est vain.

N’avons-nous déjà pas une difficulté insurmontable pour nous arranger avec notre mémoire personnelle ? Ces souvenirs qui bricolent des images surréalistes que charrient nos rêves et que nous livrons méticuleusement à nos psychanalystes, ne sont-elles pas assez énigmatiques pour que nous nous livrions à celle des autres ?

N’y a-t-il pas un temps pour l’oubli ?

Ne fait-il pas son oeuvre de deuil, quand nous léchons nos blessures ?

Ne faut-il pas un droit à l’oubli pour « adhérer au présent » pour le dire comme Démocrite, ce philosophe présocratique ?

Nous pourrions nous dire que c’est une affaire de génération. Celle qui a fait cette Guerre est passée, nous avons à ne régler que ce qui concerne la nôtre. Pour revivre avec les ennemis d’hier, ne vaut-il pas mieux oublier ? Baume de l’oubli, à la première personne, mais aussi collectivement.

Inversement, certains pensent que « L'Europe, que la guerre a poussée dans l'abîme, si elle veut vivre, ne doit pas oublier. « Les peuples ne perdent la vie que lorsqu'ils perdent la mémoire », a écrit le maréchal Foch.

D’accord maréchal, mais comment ne pas perdre cette mémoire si l’essentiel se passe au-delà des hypothèses et du jeu des relations internationales, et qu’il faut descendre dans la boue, trembler dans le froid le doigt crispé sur la gâchette pour tenir une position, alors que Fred appelle sa mère comme un gosse en attendant les renforts ?

En effet, on peut retracer des logiques stratégiques voire justifier des sacrifices humains consentis à la nation, adopter le style de la Déclaration des 93, si ce n’est pas son contenu, mais comment saisir, ressaisir cette mémoire avec ce qui compte vraiment,

la corporéité, les blessures, les émotions fortes : haine, rage, peur, courage, larmes, sangs, absurdité, incompréhension ? Car il ne s’agit pas simplement d’un peuple, voire de quelques peuples...Cette mémoire s’éclate, pour devenir singulière, et marquer vos familles, les silences de vos familles.

Tout comme les souvenirs dorment, puis se réveillent, pourquoi ne pas voir dans l’oubli, un temps, une condition de la mémoire....un premier mouvement musical, qui pourra peut-être être repris...plus tard.


3) Faire oeuvre de justice :

Quand le mal est reconnu, il peut être qualifié juridiquement, nommé, sanctionné. La victime se trouve reconnue, le coupable sort du bois. Un patient travail à trois entre les avocats des parties, voire quelques témoins et le juge, se penchent sur un acte précis, avec une procédure précise. Mais quel dispositif imaginer pour que chacun trouve sa place précise, dans ces millions de chaînes d’actes, ponctués souvent par des morts, dans un jeu où précisément presque tous les coups sont permis pour décimer le corps ennemi ?Vous voyez la peine du TPY (Le Tribunal pour l’Ex Yougoslavie) pour des conflits plus restreints.

Disons d’abord que ce serait injuste d’oublier le courage, les sacrifices, des deux côtés.

Nous pourrions ensuite nous appuyer sur des répartitions de responsabilités, trouver des intrusions de territoires, en oubliant tout de même pas trop vite que les frontières ont souvent été tracées avec des épées, plutôt qu’avec des socs.

Mais suffit-il d’être dans le camp des vainqueurs pour être justifié ?

Je ne le crois pas. Le courage n’est-il que d’un côté ? Je crois qu’au contraire, ce n’est pas une affaire de camp, mais au niveau « un est à un » dans cette cartographie humaine, que nous pourrions mesurer le courage, les risques d’exposition, les traîtrises et les asymétries.

Qui pourra nous justifier ?

Le regard de l’ennemi d’antan ? un dieu ? Mais lequel, si des deux côtés, nous avons dressé des autels pour célébrer des messes et des cultes en plein air ?

 

La justice pourrait être cet antidote, cette reprise, cette enquête qui évite que les mémoires ne soient « dysnélandisées », manichéistes, chiennes de garde au service de versions officielles, de doctrine, d’intérêts et de territoires. Comment co-mémorer de façon non traditionaliste, muséale, propagandiste ? Comment rejoindre justement ce qui est inatteignable, ces expériences perdues, encapsulées, marquées du sceau de l’irréversibilité et pour lesquelles nos indices sont si fragiles ? A quelle justesse arriver, comment accorder les sentiments, les émotions et la raison, comme une harpe ?

Dis-moi comment du honores tes morts, et ceux qu’ils ont peut-être tués, et je te dirai qui tu es.


Alors que je visitais cet été avec Isabelle la prison de Robin Island au Sud du Cap en Afrique du Sud, où Nelson Mandela et bien d’autres ont séjourné, un ancien prisonnier devenu guide, serein et ferme, commençait par dire, notamment aux jeunes étrangers qui étaient là.... : « tous les Blancs ne sont pas des salauds, et tous les Noirs ne sont pas des héros. Quand nous avions besoin d’une couverture, certains gardiens nous les donnaient. D’autres nous ont humiliés et frappés jusqu’à l’étourdissement. Merci à vos pays pour les pressions internationales qui ont permis de sortir de l’apartheid, merci d’être ici ».

Cette quête de justice sur une carte de la vie et des relations humaines à l’échelle un est à un, pourrait nous mener sur le seuil de certaines conceptions du pardon. Elle en est en tout cas un préalable.


4) Peut-on alors aller jusqu’au risque du pardon ?

Je prends quelques précautions avant d’oser cette question.

Je ne veux pas la poser comme un croyant qui fait « comme si » le mal était une énigme, sachant qu’il est forcé au pardon comme s’il connaissait la fin de l’histoire, en se mettant comme un virtuose à faire ce qu’on exige de lui trop facilement, simplement parce dans ses textes fondateurs, le pardon est un signe distinctif.

Surtout ne pas allant trop vite. Envisager le mal, le commis et le subis, espérer d’abord l’oubli, puis la justice, chacun selon sa participation, tout bien considéré. Après cette lente distillation, dans l’alambic des émotions, des sentiments, des images oniriques, cette transformation, revenir face à ce qui a toute l’allure ....d’un imprescriptible, d’un irréversible, d’un impardonnable.

Dans une perspective laïque, Jacques Derrida a consacré une partie de son enseignement à la possibilité du pardon, emboîtant le pas à un philosophe plus ancien, Vladimir Jankélévitch. Celui-ci est l’auteur des livres Le pardon2, L’Imprescriptible (qui porte en exergue des vers d'Eluard : "Il n'y a pas de salut sur la terre tant qu'on peut pardonner aux bourreaux"). Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité ?3.

Celui-ci nous dit d’abord : « Nous n’avons pas cherché à réconcilier l’irrationalité du mal avec la toute-puissance de l’amour. Le pardon est fort comme le mal, mais le mal est fort comme le pardon. ....Il est le commandement suprême ; et d’autre part, le mal est toujours au-delà. Le pardon est plus fort que le mal et le mal plus fort que le pardon. Je ne peux sortir de là.....Je crois à l’immensité du pardon, à sa surnaturalité, je pense l’avoir assez dit peut-être dangereusement, et, d’autre part, je crois à la méchanceté»4. Mais il ajoute, « le pardon est mort dans les camps »5.

Il nous lègue les distinctions suivantes, bien connues dans la sacramentaire chrétienne. 1. On ne pardonne pas, ou en n’envisage pas de pardonner que si le pardon est demandé. Donc on ne pardonne pas à quelqu’un qui n’avoue pas sa faute, qui ne se repend pas et qui ne demande pas pardon6. 2. Devant le franchissement de la ligne du mal radical, elle n’est plus possible de demander pardon.

 

Pour ce qui est de la première condition, Jankélévitch écrit : « "Le pardon ! Mais nous ont-ils jamais demandé pardon ? C'est la détresse et c'est la déréliction du coupable qui seules donneraient un sens et une raison d'être au pardon. Quand le coupable est gras, bien nourri, prospère, enrichi par le "miracle économique", le pardon est une sinistre plaisanterie. Non, le pardon n'est pas fait pour les porcs et pour leurs truies. Le pardon est mort dans les camps de la mort. Notre horreur pour ce que l'entendement à proprement parler ne peut concevoir étoufferait la pitié dès sa naissance...si l'accusé pouvait nous faire pitié... 

Demander pardon ! Nous avons longtemps attendu un mot, un seul, un mot de compréhension et de sympathie...L’avons-nous espéré, ce mot fraternel ».

Pourtant la chose arriva avec cette lettre d’un jeune allemand, Wjard Raveling »qui écrivit à Jankélévitch à la suite de la publication de l'Imprescriptible

Il met en exergue à sa lettre les mots de Jankélévitch : "Il ont tué six millions de Juifs. Mais ils dorment bien. Ils mangent bien et le mark se porte bien."

La longue lettre de Wiard Raveling commence douloureusement ainsi :(page 57)

"Moi, je n'ai pas tué de Juifs. Que je sois né allemand, ce n'est pas ma faute, ni mon mérite. On ne m'en a pas demandé permission .... Je suis tout à fait innocent des crimes nazis; mais cela ne me console guère. Je n'ai pas la conscience tranquille et j'éprouve un mélange de honte, de pitié, de résignation, de tristesse, d'incrédulité, de révolte. Je ne dors pas toujours bien. Souvent, je reste éveillé pendant la nuit, et je réfléchis et j'imagine. J'ai des cauchemars dont je ne peux me débarrasser. Je pense à Anne Frank, et à Auschwitz et à la Todesfuge et à Nuit et Brouillard."

Ce jeune allemand Wiard Raveling, invitait aussi Jankélévitch à lui rendre visite et, lui offrant ainsi l'hospitalité :

"Si jamais, cher M. Jankélévitch, vous passez par ici, sonnez à notre porte et entrez. Vous serez le bienvenu. On ne vous parlera ni de Hegel, ni de Nietzsche, ni de tous les autres maîtres à penser teutoniques. Je vous interrogerai sur Descartes et sur Sartre. J'aime la musique de Schubert et de Schumann. Mais je mettrai un disque de Chopin, ou, si vous le préférez, de Fauré et de Debussy [...]

La réponse de Jankélévitch fut la suivante : elle dit clairement que ce qui était attendu, "... demander pardon, ... un mot de compréhension et de sympathie,... un mot fraternel" est enfin arrivé :

"Cher Monsieur, je suis ému par votre lettre. J'ai attendu cette lettre pendant trente-cinq ans. Je veux dire une lettre dans laquelle l'abomination est pleinement assumée et par quelqu'un qui n'y est pour rien. C'est la première fois que je reçois une lettre d'Allemagne, une lettre qui ne soit pas une lettre d'autojustification plus ou moins déguisée. [... ] Merci. A mon tour de vous dire : quand vous viendrez à Paris, sonnez chez moi. Nous nous mettrons au piano.
P. 30

Si pardon il doit y avoir, il doit être juste, juste pour tous. Il doit également être juste dans ce rapport entre individu et collectivité. Collectif, s’il entraîne des générations différentes, il doit également être juste. Juste entre les générations côte à côte, mais juste dans la façon dont elles construisent leur mémoire.


5) L’âge du pardon croisé : une reconstruction puisque la mémoire est transgénérationnelle.

Comment pardonner dans les deux sens ? La psychanalyse n’y arrive guère. Peut-être a-t-elle raison, on ne doit pour survivre n’envisager qu’un point de vue, le sien ? Existe-t-il d’ailleurs une psychanalyse collective ?

La psychanalyse n’est pas l’histoire. La représentation est plus forte que la vérité historique. C’est une bonne et une mauvaise nouvelle. La mauvaise est que le travail de rétro-diction, de retour aux faits historiques, ce crible exigeant pour les textes religieux par exemple, est une oeuvre de salubrité publique. Et pourtant, l’histoire, aussi scientifique soit-elle, n’assure pas un accès direct à la chose, qui plus est avec les exigences des corps, des sentiments, des esprits dont j’ai parlé en introduction. La bonne nouvelle est que justement, ce qui nous concerne, nous qui venons après, qui ne sommes pas de chiens de garde de la mémoire, est comme pour l’analyse, un travail courageux, une perlaboration, un grand djihad, un combat avec et contre soi-même doit se mettre en place, à la chasse, non à la quête de ces fantômes. Vous êtes-vous déjà demandé quels liens existent entre eux, dans la boue et vous, et nous ? D’autant que cela a recommencé, autrement en 1939, puis en Algérie....Ces mémoires en lambeaux peuvent-elles être tissées ? Cet espace noir intersidéral du silence a-t-il tout englouti ?

Cette reconstruction de la mémoire peut se faire par tous les camps, entre historiens européens. Notons que pour le seul débat français, le journal Le Monde parlait de guerre de tranchées entre historiens... Les historiens apprécient de façon diverses les témoignages. N’oubliez pas que lors de ce conflit, la censure était de mise. Je vous recommande la lecture du site www.crid1418.org , le Collectif de Recherche Internationale et Débat sur la guerre de 14-18, qui se prononce contre la thèse officielle et sclérosante, selon laquelle le « consentement patriotique » aurait été le ressort de la ténacité des combattants animés par une « culture de guerre ». Ces chercheurs invitent au contraire à une histoire sociale et contextuelle. Quelque chose qui pourrait contribuer à une approche juste, au niveau « un est à un » dont j’ai parlé plus haut : « la condition d’un artilleur n’est pas celle d’un fantassin. Un officier gestionnaire d’ambulance, vivant dans l’arrière-front, ne peut que plaindre les hommes de tranchées ; un caporal socialiste, père de deux enfants, n’a pas les mêmes réactions qu’un jeune étudiant en médecine aux idées nationalistes... »7. Ils invitent à transmettre ces mémoires du peuple, dont une masse considérable reste à découvrir, tirée des tiroirs et des malles des greniers.


Qui peut faire face au mal radical ? Kant a abordé la question de ce mal, dans La religion dans les limites de la simple raison. Pourtant, les Qui sont plusieurs dans notre contexte pluraliste. Là, Kant trahi son projet cosmopolitisme, comme nous le verrons, ou du moins il le limite. Ecoutons encore Derrida, désespéré8. Considérons sa tentative, assez tortueuse, qui ne sépare pas de façon étanche religions et citoyenneté, à la recherche d’une universalité morale qui dépasse la particularité d’une aire occidentale et chrétienne. La notion de religion est polysémique et difficile à appréhender aujourd’hui reconnaît Derrida. Ce mot, le plus « clair et le plus obscur « , avec lequel nous faisons « comme si nous avions quelque sens commun à travers les langues que nous croyons », reste difficile à penser sous la forme du « retour des religions »9, écrit-il.  «  Et pourtant, langue et nation forment en ce temps le corps historique de toute passion religieuse ».  La religion selon lui est indissociable du lien politique, « ethnique, communautaire, de la nation et du peuple », qui devient de plus en plus une problématique de la citoyenneté et de l’Etat.

Cette mise en problématique orchestrée par Derrida nous intéresse puisqu’elle articule d’emblée le retour de la religion dans le champ des questions politiques. Derrida, dans sa hantise de la “mondialatinisation”10, se demande ce que pourrait être une religion kantienne, dans les limites de la simple raison, qui ne soit pas seulement chrétienne. En effet chez Kant, seule la religion chrétienne aurait été capable de s’arracher au simple culte pour devenir une religion morale, libérant une “ foi réfléchissante ”11. Selon Kant, revisité par Derrida, pour se conduire de façon morale, il faut tirer les conséquences de la mort de Dieu et donc agir comme s’Il nous avait abandonnés. Le judaïsme et l’islam seraient alors selon Derrida les deux derniers monothéismes à s’insurger encore contre tout ce qui, dans la christianisation de notre monde, signifie la mort en Dieu12.

Dans cet essai de “ topolitologie ”13, Derrida reprenant le projet kantien d’éthique universelle qui pourrait nous permettre de vivre ensemble, mais en tenant compte des particularités religieuses, ne sort pas vraiment de la domination “ mondialatiniste ”. Peut-être eût-il fallu partir de ce que la vie sur des territoires communs avait produit chez les croyants de diverses religions et plus spécialement du dialogue interreligieux14. Derrida montre bien ce que Kant a de particulariste lorsqu’il privilégie le christianisme comme seule religion morale, point aveugle pour lui. Son effort reste laborieux et pour de maigres résultats. Entendu à son retour de la Commission Vérité et Réconciliation d’Afrique du Sud, alors qu’il était invité pour en parler par la Revue Esprit, j’étais étonné de l’entendre dire que cela avait été possible puisque c’était dans une zone d’influence chrétienne. Il avait en effet parlé du rôle clé joué par Desmond Tutu. Factuellement, les choses sont fausses. Des commissions du même type ont eu lieu dans d’autres aires culturelles. De plus, il se prive des ressources théologiques des religions mentionnées dans son texte, dont ils auraient pu user pour démentir les limites de la religion morale kantienne.


Pourtant, même dans le dialogue interreligieux, mieux, juxtaporeligieux, si on tient compte de la limite des pratiques actuelles, dans la perspective du pardon, on ne va pas au-delà de la présentation de ce que signifie le terme, quand il existe dans chaque tradition. Or, il faudrait pouvoir opposer, discuter ces perspectives. En effet, entre la loi du dharma qui n’entre pas en matière, le pardon au nom d’un peuple dans le cas du judaïsme, la dialectique de la miséricorde (ce terme éminemment féminin en arabe, puisqu’il peut dire matriciel) et les lois en islam, le pardon entre frères, offensants et offensés en christianisme, le chantier est immense.....


Certains exercices seront périlleux, même pour des esprits spécialistes de la violence comme René Girard, qui ne sait pas comment exprimer ses thèses face à un auditoire Juifs, présentant Jésus comme dernière victime innocente,....

Ajoutons la difficulté déjà évoquée, des messes et des cultes célébrés dans les tranchées des deux camps. Mais ce sera pour une autre fois, et d’autres se posent peut-être déjà ces questions de vie ou de mort dans des tranchées afghanes. Il faudra alors du souffle pour se mettre en chemin vers l’oubli, la justice, les pardons.

 


 

1 Associant La Chaîne Histoire, l'ECPAD, XO Editions, Le Figaro Magazine et RTL.

2 Jankélévitch V., Le Pardon, Paris, Aubier, 1967.

3 Jankélévitch V., L’imprescriptible. Pardonner ? Dans l’honneur et la dignité, Seuil, 1986.

4 Derrida J., Pardonner : l’impardonnable et l’imprescriptible, Paris, Cahiers de L’Herne, 2005, p. 30.

5 Ibid., p. 23.

6 Ibid., p. 24.

7 Cazals R., dans « 1914-1918 toujours d’actualité », CAES Magazine, p. 12.

8 Derrida J., “ Foi et savoir. Les deux sources de la “religion” aux limites de la simple raison ”, dans Derrida J., Vattimo G., et alii, La religion, Seuil, 1996. Derrida déplore que le colloque de Capri, qui servit de base à l’ouvrage précité, n’ait pas invité de membre musulman. Ibid., p. 13.

9 Ibid., p. 13.

10 “ Cette alliance étrange du christianisme, comme expérience de la mort de Dieu, et du capitalisme télé-technoscientifique”. Ibid., p. 21.

11 “La religion morale (moralische) elle, intéresse la bonne conduite de la vie (die Religion des guten Lebenswandels)” ; elle commande le faire, elle y subordonne et en dissocie le savoir, elle prescrit de devenir meilleur en agissant à cette fin, là où “ le principe suivant sa valeur : “Il n’est pas essentiel ni par suite nécessaire à quiconque de savoir ce que Dieu fait ou a fait pour son salut ”, mais bien de savoir ce que lui-même doit faire pour se rendre digne de ce secours”. Ibid. pp. 18-19. (La foi réfléchissante) ne dépend selon Kant d’aucune révélation. Elle favorise la bonne volonté au-delà du savoir, et en cela elle n’est pas dogmatique.

12 Ibid., p. 21.

13 Voir aussi Derrida J., Sauf le nom, Paris, Galilée, 1993, pp. 103s. Psychè, Gallimard, 1987, pp. 535s.

14 Sur ce sujet voir Reber B., « Religions et nouveaux territoires : l’invention du dialogue interreligieux comme politique pour un espace partagé », dans Pagès D. et Pellissier N. (dir.) Territoires sous influences, tome/2, Paris, L’Harmattan, collection, Communication et Civilisations, 2001, pp. 143-169.

 


 
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